Pourquoi les bobos n’existent pas

Les apéros au bord du canal St-Martin, les courses dans la dernière épicerie végane du Xe arrondissement de Paris, les brunchs du dimanche matin dans le Marais. Avec leurs barbes et leurs chemises en flanelle, les bobos semblent avoir envahi les grandes métropoles ces dernières années. Une caricature ? Au fond, “bobo” ça veut dire quoi ? Un peu tout et rien à la fois, si l’on en croit les auteurs du livre Les bobos n’existent pas.

Jean-Yves Authier, Anaïs Collet, Colin Giraud, Jean Rivière et Sylvie Tissot, des professeurs ou maîtres de conférences dans différentes universités de France, ont travaillé collectivement durant plusieurs années pour arriver à mieux comprendre le terme de “bobo”. Ils se relaient au fur et à mesure des chapitres et décryptent chacun un aspect du phénomène. Le livre réfute la pertinence scientifique de ce terme et pointe les effets problématiques de ses usages politiques.

Pour les auteurs, le terme “bobo” est loin d’être neutre. Au contraire, il conduit à porter un certain regard sur les villes contemporaines et les habitants qui y vivent”. Ceux-ci soulignent l’importance des mots et des catégories, ils donnent une certaine représentation, positive ou négative, et amènent à adopter une posture, que ce soit de l’admiration, de la crainte ou du mépris. Sa genèse et les usages qui sont fait du mot “bobo” “disent quelque chose du monde social”.

L’utilisation de l’expression se multiplie dans les médias

Contraction de “bourgeois” et de “bohème”, le terme “bobo” apparaît en 2000 dans le livre de David Brooks, Bobos in paradise. L’expression en quatre lettres connaît ses premiers succès aux Etats-Unis et sa diffusion est immédiate outre-Altantique. Au milieu des années 2000, le mot entre dans les dictionnaires Robert et Larousse et devient partie intégrante du langage courant. Le terme est vite repris dans la presse, “pour décrire les modes de vies, les goûts et les valeurs d’un ensemble constitué d’habitants des centres des grandes villes”.

Dans un graphique, les auteurs analysent qu’en 2000, le terme est utilisé huit fois par Libération, une fois par Le Figaro et quatre fois par Le Monde. En 2001, son utilisation se multiplie : 38 fois dans Libération, 26 fois dans Le Figaro, 12 fois dans Le Monde. Mais c’est véritablement en 2007 que son emploi s’intensifie, les chiffres sont doublés, 180 articles parlent des “bobos”. Anaïs Collet et Jean Rivière font remarquer le pic de l’utilisation du mot bobo lors des campagnes municipales ou législatives (comme en 2007 ou en 2012).

De l’autodérision à la connotation péjorative

Jusque-là plutôt synonyme d’autodérision, l’expression change peu à peu de sens à partir de 2007 et se dote d’une connotation péjorative. “Ces petits procès amusés reposent sur une accusation récurrente : celle d’agir et de vivre en contradiction avec leurs valeurs revendiquées d’ouverture, de mélange, de tolérance et de bohème”, estiment les deux maîtres de conférence.

Son usage subit également une “droitisation progressive”, devenant l’insulte préférée “d’une droite qui revendique le travail comme valeur fondamentale et se situant du côté de l’entreprise privée et du mérite individuel qui érige l’immigration en menace et qui fustige l’influence voire le diktat de la pensée libérale post-soixante-huitarde sur le plan morale et de la culture.”

Les bobos, les bobos…

“Ils sont une nouvelle classe, après les bourges et les prolos, pas loin des beaufs quoique plus classes, je vais vous en dresser le tableau”. En 2006, Renaud publie la chanson Les Bobos, dont la réception est assez controversée. Sous un ton humoristique, l’artiste dépeint le portait de ces “bourgeois-bohème”. Seulement, “la satire sociale semble se retourner contre l’artiste et ouvre la voie à une forme de procès en boboïtude, l’étiquette bobo devenant alors un soupçon, voire un stigmate”, commente Colin Giraud, sociologue.

On lui reproche de se moquer d’une catégorie dont il ferait lui-même partie en réalité. Dans le dernier couplet, le chanteur émet cependant une forme d’aveu : “Ma plume est un peu assassine, pour ces gens que je n’aime pas trop, par certains côtés, j’image, que je fais aussi partie du lot”.

La chanson de Renaud s’inscrit dans un moment de généralisation du procès de la “boboïtude”. Le sociologue explique que depuis l’élection présidentielle de 2012, “la droite et l’extrême droite y construisent la figure d’un bouc émissaire, responsable des problèmes du ‘vrai peuple’. Cette opposition est aussi reprise à gauche de manière quasi symétrique”. Ainsi, “les bobos éloigneraient la gauche des classes populaires, de ses valeurs traditionnelles et des ‘vrais problèmes’ sociaux et économiques au profit des fameux ‘débats sociétaux’ qui ne préoccuperaient justement que ces fameux bobos”.

Un usage qui masque l’hétérogénéité des populations

En plus d’une connotation, le mot est également victime d’homogénéisation. Comment un terme peut-il englober à lui seul toute une partie de la population ? N’est ce pas un tant soit peu réducteur ? “Son usage et ses variantes (boboïsé, boboïsation) simplifient et uniformisent les logiques et les mécanismes de la gentrification et parfois masquent les contradictions”, expliquent les universitaires. Ceux-ci estiment qu’il est préférable de multiplier les indicateurs plutôt que directement labelliser un espace de “bobo” par exemple.

Il s’agit d’une “vision naïve du changement urbain”. Il est important d’inclure les dimensions immobilières, économiques et commerçantes de la gentrification, ses effets sociaux quotidiens ou ses conséquences électorales, qui ne sont pas mécaniquement liés entre eux. Cette lecture du mot “bobo” est “superficielle”, elle repose sur “une psychologie des intentions qui n’explique rien et prête à un groupe entier des caractères individuels”.

Les bobos n’existent pas, dirigé par Jean-Yves Authier, Anaïs Collet, Colin Giraud, Jean Rivière, Sylvie Tissot. Presses Universitaires de Lyon. 204 pages. Sortie le 29 mars.

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