Le contrat et la tolérance : sur la rémunération des auteurs

23 April 2018 admin2632 0
La Scelf contestée quand elle exige une rémunération pour les auteurs lors de lectures en bibliothèques versus Livre Paris sommé de rémunérer les auteurs lors d’interventions publiques. Cette contradiction révèle surtout un affaiblissement de l’Etat qui abandonne la Loi au profit du contrat privé.

Comment la gauche s’est embourgeoisée

23 April 2018 admin2632 0

La défaite spectaculaire d’Hillary Clinton face à Donald Trump à la présidentielle américaine de 2016, conjuguée à la percée inopinée du challenger “socialiste” (le mot fait frémir les Yankees) Bernie Sanders à la primaire démocrate, auraient pu être l’occasion d’une autocritique radicale pour le Parti démocrate. Au lieu de cela, elles n’ont suscité que les imprécations outrées de la candidate déchue contre les fake news russes (une plainte a d’ailleurs été déposée le 20 avril par le Comité national démocrate), la misogynie des hommes et les pulsions racistes du bas-peuple, ce “panier de gens pitoyables” (sic).

“Trump a de très bonnes chances d’être réélu en 2020”

Pour l’essayiste américain Thomas Frank, collaborateur régulier au Monde diplomatique, ce “déni” est caractéristique des “faiblesses du Parti démocrate, dont l’incapacité à aborder la question sociale n’est pas accidentelle”, nous explique-t-il dans un café parisien. C’est l’objet de son livre aujourd’hui traduit en France, Pourquoi les riches votent à gauche (éd. Agone), qui analyse comment le “parti du peuple” a sciemment rompu ses liens avec les travailleurs pour devenir un deuxième parti “pro-business”, plébiscité par les professionnels blancs de la classe moyenne supérieure. “Le Parti démocrate doit se demander qui il est, or pour l’instant il ne fait que dénoncer constamment la présidence Trump, et prétend que l’élection a été truquée, sans jamais se remettre en cause. Si bien que selon moi, malheureusement, Trump a de très bonnes chances d’être réélu en 2020”, déplore l’essayiste.

Qu’est-ce que le Parti démocrate aujourd’hui ? Hillary Clinton est celle qui l’a peut-être le mieux résumé, bien qu’involontairement, lors d’un voyage en Inde après la présidentielle : “Je l’ai emporté dans des endroits qui représentent deux tiers du produit intérieur brut américain”. C’est cet inversement de la base électorale du parti de Franklin Roosevelt, l’instigateur du New Deal, qui travaille Thomas Frank. “Les démocrates sont toujours un parti de classe. D’ailleurs, ils témoignent d’une sollicitude admirable pour les intérêts de la classe qu’ils représentent”, souligne-t-il avec une ironie mordante.

L’adieu au peuple de la gauche

L’origine de cet abandon de la lutte contre les inégalités économiques et sociales remonte selon lui aux années post-68. “Les démocrates ont cessé d’être le parti du peuple depuis les années 60 : ils ont cru que le futur reposait entre les mains des jeunes opposants à la guerre du Vietnam, les hippies sortis des grandes universités comme Bill Clinton, et ils ont viré les syndicats du parti. A partir de là, le Parti démocrate est devenu le parti de la classe professionnelle, dont le but est la redistribution de la richesse entre les 10% les plus riches de la population”, affirme l’auteur.

>> Pourquoi la gauche a gouverné si peu, et déçu si vite <<

Les démocrates ne se sont pas cachés de ce revirement idéologique, ils l’ont même théorisé ouvertement dans “Changing Sources of Power”, publié en 1971 par le stratège démocrate Frederick Dutton. La trahison des clercs démocrates trouve conjointement sa source dans un think-tank qui a fini par imposer sa ligne, le Democratic Leadership Council (DLC), dont sont issus notamment Bill Clinton et Al Gore. Pour ce groupe, il convenait de négliger la classe ouvrière en déclin, au bénéfice d‘“une classe de la connaissance émergente” vouée à peser de plus en plus démographiquement. Toute ressemblance avec le fameux rapport de Terra Nova (think-tank proche du PS) en 2011, signant définitivement le divorce entre la gauche social-démocrate et les catégories populaires, serait purement fortuite.

Technocratie et dégoût pour la politique partisane

Le Parti démocrate devient donc celui de l’“establishment”, des professions indépendantes, blanches, aisées et libérales sur les questions sociales, et abandonne tout volontarisme dans le domaine de l’égalité salariale. En 2008 déjà, Barack Obama lève plus de fonds pour sa campagne à Wall Street que son adversaire républicain. Et pour cause : cette coalition de technocrates méprise le conflit, a fortiori la lutte des classes, tandis qu’elle célèbre les vertus de la mondialisation et de la méritocratie, cette doctrine qui “se soucie des vainqueurs et que chacun ait une chance de devenir un vainqueur” selon Thomas Frank. Celui-ci dénigre cet entre soi élitiste, d’autant plus qu’“un statut social élevé n’est pas nécessairement la preuve d’une pensée créative ou originale”. Il rejoint en cela le philosophe Alain Denaut, qui décrivait dans La Médiocratie la révolution silencieuse par laquelle une élite acquise au libre-échange a imposé son hégémonie culturelle.

>> Lire aussi : Entretien-fleuve avec Jean-Claude Michéa, le philosophe qui secoue la gauche <<

On reconnaît aussi dans le livre de Thomas Frank un attachement au populisme de gauche – rooseveltien et égalitaire –, qui n’est pas sans rappeler la théorie de la philosophe Chantal Mouffe, appelant à conflictualiser le débat pour sauver la démocratie, dans L’Illusion du consensus. Thomas Frank voit d’ailleurs en Bernie Sanders, qu’il a rencontré, un continuateur de “la tradition populiste” et “le symbole vivant de ce que les démocrates représentaient”. Il pourfend en contrepoint le “dégoût bien connu des professionnels pour la politique partisane, et leur foi en ce qu’ils considèrent comme des solutions apolitiques”.

“Masochisme politique”

C’est bien de cette maladie du centre mou, et du séparatisme social qui en découle, que la gauche se meurt selon lui – et pas seulement aux Etats-Unis. En Europe, elle nourrit le “faux populisme” de droite, qui n’a plus qu’à récolter les fruits de cette incurie politique en donnant voix à la frustration économique des classes populaires. Voilà comment la gauche s’embourgeoise, tandis que la droite se prolétarise. L’auteur en a fait l’amer bilan dans un précédent livre, Pourquoi les pauvres votent à droite, analysant le “masochisme politique” qui poussait les ouvriers de son Kansas natal (un des Etats les plus pauvres des Etats-Unis) à voter conservateurs. Le Brexit s’inscrit dans la même logique. Dans le Yorkshire, qui est l’équivalent du Kansas, les gens ont voté pour le Brexit [à 58%, ndlr], non pas parce qu’ils sont riches, mais parce qu’ils sont pauvres !”, martèle-t-il. Là encore, les dirigeants de la social-démocratie européenne, qui avaient largement milité contre, ont eu du mal à comprendre cette manifestation de colère populaire. Comme l’écrit Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique, dans sa préface, c’est ce qui arrive quand le progressisme politique n’est plus qu’une “disposition culturelle, un charabia compassionnel” : il “devient indexé au prix du mètre carré et il ne se soucie plus du tout de loyers à bon marché”.

Pourquoi les riches votent à gauche, de Thomas Frank, préface de Serge Halimi, éd. Agone, 456 p., 25€