Quand nous discutions journalisme et littérature avec Tom Wolfe

Cet article a été publié en 2006. Il est republié pour le décès de Tom Wolfe à l’âge de 86 ans.

Oui, il portait un costume blanc. Sujet suivant. Tom Wolfe, héros et inventeur du new journalism, recevait la semaine passée dans un palace parisien. A 74 ans, celui qui fit sensation en 1968 avec The Electric Kool-Aid Acid Test venait défendre face à la presse française un troisième roman que ses collègues US – romanciers ou journalistes – avaient dans l’ensemble, et très injustement, éreinté – jalousie autrefois inaugurée par trois poids lourds : Norman Mailer, John Updike et John Irving. Avec Moi, Charlotte Simmons, le caméléon Wolfe se glisse dans la peau d’une jeune étudiante et fait du campus huppé et hypersexué d’une fac la métaphore de l’Amérique contemporaine (sur ce nouveau grand roman de l’auteur du Bûcher des vanités, on reviendra plus précisément dans notre prochain numéro). Un autre écrivain journaliste, la silhouette plus sombre, traversant l’actualité avec un gros volume de ses reportages sous le bras, il apparut assez bienvenu d’organiser la rencontre. Ainsi, Jean Rolin, L’homme qui a vu l’ours, aura aussi cette semaine croisé le Wolfe. Histoire de parler journalisme (plus ou moins nouveau) et roman (pas vraiment nouveau).

Comment percevez-vous aujourd’hui les relations entre journalisme et littérature ? Ont-elles beaucoup changé depuis vos débuts ?

Tom Wolfe – Le roman se meurt, il n’y a aucun doute là-dessus. Et c’est la faute aux programmes de creative writing qui se sont généralisés dans les universités. Aujourd’hui, tous les jeunes gens un peu doués pour l’écriture passent par ces programmes. Autrefois, les écrivains venaient de tous les horizons, et nombre de grands auteurs ne sont jamais allés à l’université. Hemingway, Faulkner, Steinbeck, par exemple, trois prix Nobel. Tous ces programmes d’enseignement de l’écriture se déroulent sur les campus, dans des environnements clos. C’est dans cette eau croupie que naissent les moustiques ! Et puis on paye encore l’invention successive de tous les ismes possibles, le magic realism, le minimalisme, le fabulisme et j’en passe. Avant la Seconde Guerre mondiale, les écrivains américains allaient sur le terrain, après ils ont développé un complexe vis-à-vis des écrivains et des théoriciens européens, ils ont tenté des romans dits sérieux, là commence la dégringolade. Voilà pourquoi le journalisme américain, celui qui est bien écrit du moins, me paraît beaucoup plus fort et plus intéressant que ce qui se passe dans le domaine de la fiction. Le seul espoir pour le roman, c’est qu’il s’appuie sur le reportage, que l’auteur aille un peu sur le terrain voir ce qui se passe.

Jean Rolin – Je vous trouve quand même un peu sévère avec le roman anglo-saxon ! Vous avez encore des romanciers classiques, je veux dire des gens qui écrivent des romans avec des personnages… Je viens de relire Le Bûcher des vanités, c’est un fantastique roman – écrit longtemps après la guerre ! Et puis il y a des gens comme Philip Roth, dont on n’a pas vraiment l’impression qu’il se laisse intimider par les théoriciens européens. Il écrit, c’est tout.

Tom Wolfe – C’est vrai, mais il est plus âgé, lui non plus n’est pas passé par ces programmes d’écriture. Je l’admire énormément. Mais rappelez-vous, lui aussi à un moment s’est mis à écrire des fables, Le Sein par exemple, ou son livre sur Nixon. Et puis il est redevenu lui-même.

Jean Rolin – En France, par contraste, j’ai l’impression d’un champ de ruines. Je le ressens même personnellement quand j’écris. C’est vrai qu’on est impressionné par ces théories, qu’il est difficile d’écrire ici. Et puis ça prend du temps d’écrire des romans. On n’en a pas forcément les moyens, je veux dire les moyens financiers. Je n’ai pas vraiment le temps d’écrire des romans. En général, je passe six mois sur le terrain pour la recherche et puis trois mois à écrire. Voilà les conditions économiques de production.

Vous parliez du rôle fondamental désormais des programmes de creative writing. Quelle fut votre éducation littéraire ?

Tom Wolfe – Vers 6 ou 7 ans, j’ai décidé de devenir écrivain. Parce que je croyais que mon père était écrivain. En fait, il était agronome. Mais au moment où j’ai pu commencer à comprendre quel était son métier, il était rédacteur en chef d’une publication pour agriculteurs, The Southern Planter. De son écriture illisible, il recouvrait des blocs-notes toute la semaine, et puis cela devenait des lignes noires sur papier blanc. Pour moi, c’était magique – à cet âge-là on succombe comme jamais plus tard à des choses visuelles. Voilà comment j’ai eu envie de devenir écrivain. Par la suite, je pensais que ça s’apprenait à l’université. Heureusement pas à cette époque-là. Au milieu de mes études, j’ai pris un boulot de reporter dans un petit canard, je pensais prendre une année off de l’université, en fait je n’y suis jamais retourné. J’étais de plus en plus passionné par la presse et j’ai trouvé un poste de reporter à New York au moment où des types formidables comme Gay Talese et Jimmy Breslin commençaient tout juste à faire du creative journalism. Notre idée, à l’époque, c’était d’utiliser les techniques de la fiction, de la nouvelle ou du roman, mais de rester dans le factuel. Jamais on n’inventait un dialogue, tout devait rester vrai. Voilà comment j’ai oublié mon envie de roman, de fiction. Cela ne m’intéressait tout simplement plus. Plus tard, après le succès de mon livre sur les astronautes, L’Etoffe des héros, j’avais pour la première fois de ma vie un peu d’argent devant moi et l’envie d’écrire un livre sur le New York des années 80. J’ai choisi d’en faire un roman parce que j’en avais assez d’entendre que le nouveau journalisme n’était rien d’autre que la forme la plus sophistiquée de writer’s block. J’ai voulu montrer que Wolfe pouvait y aller de son gros roman. Voilà comment est né Le Bûcher des vanités.

Jean, vous non plus, vous n’avez pas appris à écrire de la littérature à l’université.

Jean Rolin – Mon éducation littéraire a démarré de la même manière que pour Tom Wolfe. Enfant, j’ai vécu un moment avec l’une de mes grands-mères en Bretagne. Elle était institutrice, directrice d’école et entretenait une relation spéciale aux livres, à la culture, une bonne relation à mon sens. Elle lisait un journal aussi, Le Chasseur français, dans lequel il y avait encore des feuilletons, des histoires de chasse et de pêche. Voilà ce qui m’a donné l’envie de lire et le goût d’écrire. Sans doute s’agissait-il de mauvais écrivains. C’était les années 50 et on lisait des histoires de guerres aussi, des histoires de vainqueurs, nous qui avions perdus, des histoires des pilotes français de la RAF, les livres de Clostermann… J’ai donc sans doute commencé par de mauvais livres. Et puis il y avait mon père, aussi. Il était chirurgien militaire de formation puis administrateur colonial après la guerre. Il rédigeait toujours des rapports. Bien sûr, ce n’était pas de la littérature, mais il adorait écrire ces rapports. En pensant à Chateaubriand. Et certains de ses rapports étaient de fait très bons. Je sentais que c’était très important pour lui d’écrire, cela me fascinait. Il était toujours en retard, harcelé par son ambassadeur. Il prenait son temps, se foutait un peu des informations mais se préoccupait du style. Voilà d’où vient mon envie d’écrire. Pas d’une formation universitaire que je n’ai pas eue, occupé par le militantisme au début des années 70. Mais durant ces années-là, je n’ai jamais cessé de lire, même lorsque que c’était très mal vu, voire interdit. Et je parle de littérature, pas des bouquins de Mao.

Jean, vous évoquiez votre père toujours en retard. A propos de remise de la copie, quelle est votre relation à la deadline ? Tom, est-ce parce que vous ne pouvez pas vous en passer que vous avez publié votre premier roman en feuilleton dans Rolling Stone ?

Tom Wolfe – C’est exactement ça. Je n’avais jamais écrit de roman et j’avais très peur de l’immense liberté que procure une telle entreprise. Pour la non-fiction, on vous donne les faits, les personnages, les costumes, les décors. Pour un roman, vous êtes Dieu, vous pouvez tout faire. Les jours et les mois passaient, j’étais assis à mon bureau, comme pris de vertige. Et puis j’ai réalisé que le writer’s block n’était ni plus ni moins que de la peur, la peur de ne pas produire ce que vous avez promis. Mais je savais que, lorsqu’il le fallait, dans le journalisme, je savais remettre ma copie. J’ai donc proposé à Jann Wenner, le rédacteur en chef de Rolling Stone, de publier Le Bûcher des vanités en feuilleton, ce qui était cinglé parce que cela ne correspond plus aux habitudes de lecture. J’avais donc préparé trois chapitres d’avance, au cas où je serais en panne. Et puis Wenner a publié les trois premiers d’un coup ! J’ai traversé une période d’insomnies terribles avant de me rassurer en faisant toujours le parallèle avec la remise de mes papiers. Ce qui est bien avec le journalisme, c’est qu’une fois la copie rendue, c’est fini, tout peut disparaître, on passe à autre chose, on est déjà ailleurs. Les erreurs s’oublient, personne n’en garde la trace.

Jean Rolin – Même pour mes livres, j’ai l’impression d’avoir une deadline. C’est une question d’argent, on a touché une avance, il faut bien rendre le manuscrit et passer à autre chose pour toucher une autre avance. Du coup, on finit toujours à temps. J’ai toujours l’impression que je serais un meilleur écrivain si j’avais le temps. En relisant mes textes pour préparer ce recueil, j’ai pu comparer des situations très différentes : mes articles pour Libération pour lesquels j’avais du temps et ceux pour Le Figaro écrits rapidement comme envoyé spécial. En fait, hormis quelques répétitions, il y a peu de différences. Le temps ne joue pas tant que ça.

Tom Wolfe – Une fois la recherche terminée, pour écrire L’Etoffe des héros, je m’étais fixé 12000 mots par jour. Certains jours, je n’avais pas envie d’écrire, je me sentais moins créatif que d’autres, mais à l’arrivée ces passages ne sont pas moins bons que ceux des jours inspirés ! Il s’agit juste de travailler, en fait. Il faut s’y mettre, c’est tout. Je n’ai jamais été capable de comprendre le principe d’inertie en physique, mais dans l’écriture je le comprends très bien.

A propos de principes, quel regard portez-vous sur ceux que vous aviez édictés pour le new journalism au début des années 70 ? Sont-ils toujours valides ?

Tom Wolfe – Je le pense vraiment. Mais l’expression new journalism ne veut plus dire grand-chose tant elle a été déformée dans tous les sens. Le nouveau journalisme, ce n’est pas, par exemple, l’écriture à la première personne. Le nouveau journalisme renvoie très précisément selon moi à quatre techniques. D’abord, l’écriture en scènes successives. Ensuite, l’emploi de beaucoup de dialogues, plus qu’habituellement dans les articles. Ensuite encore, une attention portée aux détails qui révèlent le statut social des personnes, la manière dont elles parlent à leurs supérieurs, à leurs subordonnés. Et enfin, ce fut la plus controversée, l’idée de voir à travers les yeux d’un personnage. Se glisser dans la peau d’une personne que vous avez pu interviewer en profondeur, lui faire confiance et raconter l’histoire à travers elle. Voilà ! Mais, dès 1973, je m’étais promis de ne plus jamais parler de ça tant on en a dit n’importe quoi .

Jean Rolin – Lorsqu’on a l’habitude du journalisme, il devient de plus en plus difficile, je trouve, d’écrire de la fiction. Parce qu’au fond tout est réel. On se sent mal à l’aise de modifier ce qu’on a glané, de récrire les dialogues, de changer les lieux. Pour mon livre sur les boulevards extérieurs, j’ai noté des dialogues entre clochards, et je ne voyais pas de quel droit je les aurais bidouillés. Quand on est journaliste, l’idée de transformer la réalité en fiction devient beaucoup plus intimidante. Mais sans doute peut-on alors appliquer les principes du new journalism à la fiction.

Tom Wolfe – Bien sûr, puisque c’est de là qu’ils viennent, tout bêtement. Il ne faut surtout pas abandonner le réalisme tel qu’il fut inventé en littérature. Après la Seconde Guerre mondiale, certains se sont mis à penser qu’après le réalisme, après le naturalisme, démodés, il fallait passer à autre chose, au minimalisme, etc. C’est comme si un ingénieur venait vous dire : j’arrête l’électricité, c’est terminé, on l’utilise depuis les années 1860, il faut passer à autre chose. Je peux apprécier le fantastique, mais nettement moins que le réalisme. Je peux prendre plaisir à lire une vingtaine de pages de Kafka, peut-être cent, mais il y a beaucoup d’autres auteurs qui me procurent autrement plus de plaisir.

Concrètement, comment travaillez-vous ? Avec un magnétophone, des carnets ?

Tom Wolfe – Je n’utilise jamais de magnéto. Je prends des notes, mais ce n’est pas toujours facile. Les clochards dont je parlais, les chauffeurs de taxi, les barmans ou les dealers, ils n’apprécient pas trop en général qu’on prenne des notes. Alors il faut mémoriser et vite trouver des toilettes ou une cabine de téléphone pour noter. Surtout les dialogues. Dans le film sur Capote qui vient de sortir, on apprend qu’il pouvait mémoriser 88 % d’un dialogue pendant trois heures. Moi, même cinq minutes après, je ne me souviens pas de la moitié des choses.

Dans un livre récent sur le new journalism, Marc Weingarten révèle que, durant les six années de recherche pour De sang-froid, Capote n’a pas utilisé le moindre carnet !

Tom Wolfe – J’ai toujours apprécié Capote. Mais on ne peut pas compter sur lui pour rapporter des faits, à vrai dire on ne peut même pas compter sur son intention de rapporter des faits. Alors 88% ou 93%, ça n’arrêtait pas de changer, si au moins c’était 90%, un chiffre rond ! Cela dit, De sang-froid est un livre merveilleux, un livre immense.

Bill Cardoso qui avait inventé le terme gonzo journalism, l’une des formes de new journalism est mort cette semaine. Cette tradition survivra-t-elle à Hunter S. Thompson, son héros ?

Tom Wolfe – C’est une ancienne tradition américaine, bien plus vieille que le new journalism. Cela remonte à Mark Twain et deux autres gus oubliés, Petroleum V. Nasby et Josh Billings. Ils écrivaient en mixant à ce qu’ils avaient vu de fortes doses d’imagination. Mais ils n’essayaient pas de le faire pour tromper leur monde, c’était tellement énorme que tout le monde pigeait. C’est devenu une forme de divertissement, et ils se produisaient tous les trois sur scène. Cela me semble une tradition très américaine, dont Hunter S. Thompson était le descendant. C’était un phénomène, il était toujours comme une publicité de lui-même. La première fois que je l’ai rencontré, il débarquait du Colorado et je l’ai emmené déjeuner dans un petit restau de New York. Sur le chemin, nous sommes passés devant un magasin d’articles de nautisme. Il y est entré et en est ressorti trois minutes plus tard avec un petit sachet de papier. Une sorte de sixième sens m’a intimé de ne pas lui demander ce qu’il y avait dans le sac. Mais installés à table, je n’ai pas pu résister à tant de curiosité. Il me dit qu’il avait là de quoi vider le restau en un clin d’œil. Il sortit alors du sachet un truc qui ressemblait à une petite bombe de mousse à raser, il appuya dessus et là j’entendis le bruit le plus puissant que j’avais jamais entendu. C’était une sirène de détresse pour marins. Le restau ne fut pas vidé mais comme pétrifié, le barman figé, shaker à la main. Voilà, il était comme ça, un happening permanent. Très différent de moi, donc. Les gens s’imaginent toujours que, comme j’ai écrit sur les hippies, je devais être un peu sauvage aussi. Mais non, j’ai écrit sur les hippies, mais j’ai partagé bien peu de choses avec eux, pas envie de me cramer la tête.

Jean Rolin – Vous voulez dire que vous n’avez jamais pris d’acide ?

Tom Wolfe – Sûrement pas, ces trucs auraient pu me tuer !

Source:: Quand nous discutions journalisme et littérature avec Tom Wolfe