“Frère d’âme” de David Diop, Un tirailleur sénégalais pris dans le feu de la Grande Guerre

30 October 2018 admin2632 0

David Diop aurait pu avoir deux handicaps : un homonyme, le seul David Diop mentionné sur la toile étant un poète sénégalais mort en 1960 et ayant travaillé sur la souffrance du peuple noir ; et la guerre de 14, sujet de son roman, alors qu’on célèbre le centenaire de la fin de cette Première Guerre mondiale…

Avouons qu’on y allait en traînant les savates – encore un livre sur la guerre, encore un livre formaté pour un grand prix, pensait-on. Et on avait tort : il suffit de se plonger dans Frère d’âme, que Diop appelle son “vrai premier roman” alors qu’il en a déjà publié un (1889, l’Attraction universelle, passé inaperçu en 2012), pour comprendre que ce roman va plus loin que, disons au hasard, celui de Pierre Lemaître, Au revoir là-haut (prix Goncourt 2013).

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C’est tout un pan de l’histoire de la guerre et du colonialisme qui nous est dévoilé, quand de jeunes Sénégalais furent enrôlés par la France pour combattre l’ennemi allemand. “Cet aspect politique n’est que second. Maisje ne le néglige pas, c’est un sujet important, au moment où l’on commémore la fin de la Première Guerre mondiale, ces tirailleurs sénégalais qui ont donné leur sang pour la mère patrie. Certains étaient volontaires et d’autres ont été plus tard recrutés un peu de force.”

“Mais ma première démarche était de me concentrer sur un personnage qui vivait un double exil : il arrivait sur une terre absolument étrangère, et en plus une terre pas dévolue à ce qu’elle devait être, c’est-à-dire nourrir les hommes, mais une terre de mort. Vraiment, au départ, j’ai voulu imaginer le choc qu’ont ressenti ces tirailleurs en arrivant sur une terre quasi lunaire tellement elle était frappée par les obus.”

Luz : “Maintenant, le deuil est fini”

29 October 2018 admin2632 0

Quel a été le point de départ d’Indélébiles ?

Luz – Les premières planches, ce sont celles où je montre ma visite de Paris, ma rencontre avec Cabu. Il a fallu que je le dessine enlevant ses lunettes, pas facile. Une fois ce dessin fini – il m’a pris tout un après-midi – je me suis dit : “c’est vraiment lui”. Il était devant moi. Alors j’ai eu envie de tous les mettre devant moi, ceux qui ont disparu. Ce n’était pas un truc morbide, je ne voulais pas convoquer leurs fantômes, j’avais envie de revoir leurs têtes, mieux dessinées que sur les pochoirs qui ont été faits en leur honneur. Pour les rendre réels, il fallait passer par la case personnage, peut-être. Toute cette symbolique autour du 7 janvier 2015, c’est comme si ça avait cryogénisé le journal et les copains. Et ça, ça me terrifie.

Indélébiles, c’est l’ouvrage cathartique après Catharsis ?

Dans Catharsis, je parlais de comment le dessin a disparu. Là, je raconte comment il est apparu, comment ça marche. C’est un livre lumineux, le plus positif que j’ai fait ces trois dernières années. Il y a de la mélancolie, mais pas de nostalgie. Il a fallu aller chercher ces souvenirs, les arracher au passé pour les faire revivre. Maintenant, le deuil est fini, on va parler de la réalité, de ce que c’était Charlie à l’époque. Ça a été compliqué, il a fallu faire un travail d’archives, retrouver les photos… rien de pire que de regarder un copain mort en train de sourire dans une beuverie. Mais, en les dessinant, c’est devenu autre chose. J’ai aussi essayé de raconter combien c’est super rigolo de faire un canard.

Le livre commence sur un rêve de bouclage à Charlie. Tu l’as déjà vécu ?

Ce rêve, il revient de temps en temps. J’arrive à Charlie en conférence de rédaction au moment du bouclage. Plus personne ne m’attend mais en même temps je suis à la bourre, je retrouve tous les autres, Gébé, Charb. Ce rêve de normalité devient un cauchemar quand je me réveille. La confusion entre fiction et réalité est pratiquement tout le temps dans mon travail depuis Catharsis, j’essaye de l’appréhender dans chaque bouquin. Riss que j’ai vu récemment m’a dit : “tu as fait un document”. Un document pour nous, pour les lecteurs de Charlie, pour ceux qui arrivent après. A part dans Bête et méchant de Cavanna, on visualise peu ce que c’est de s’occuper d’un journal.

Denis Robert a raconté dans Mohicans, connaissez-vous Charlie l’arrière-cuisine, notamment la manière avec laquelle Cavanna a été dépossédé du journal. Ces parts d’ombre, tu as envisagé de les traiter ?

Non, il y a des gens qui ont écrit des livres pour en parler. Pour moi, il n’était pas forcément question de mettre de côté les engueulades – on voit d’ailleurs en filigrane les frictions – mais j’avais précisément envie de parler du dessin. C’est la trame du bouquin. Aucune des personnes qui a publié un bouquin sur Charlie Hebdo, qu’elle a été ou pas dans l’équipe, n’a parlé du dessin. Peut-être que des gens trouveront le livre trop lumineux. Après, si j’ai le sentiment que c’est nécessaire pour moi de témoigner de d’autres fragments de l’histoire de Charlie, je le ferai.

Tu parlais d’archives, comment as-tu procédé ?

J’ai des super archivistes, ça s’appelle des parents ! Du coup, j’ai tout dans le grenier. Ce qui a été difficile ça a été de voir mon trait au début, je dessinais comme une merde. Il a fallu se plonger dans des kilomètres d’archives pour être le plus précis possible. Je n’ai pas l’hypermnésie de Riad Sattouf, c’était du taf de revenir là-dessus. Le truc le plus étrange a été de redessiner les dessins des autres, je suis devenu un super copiste. C’était des moments bizarres mais parmi les plus beaux de ce travail. Déjà à Charlie, je dessinais des faux Cabu, des faux Faizant. Dès qu’il fallait faire une parodie du Figaro, c’était “hé, Luz, tu ne veux pas nous dessiner un faux Faizant ?” J’ai même dédicacé des livres de Wolinski à sa place, un jour où il n’était pas là. J’imitais déjà la signature de mon père à l’école.

La rencontre avec Cabu que tu accostes un jour a changé ta vie ?

Oui, à quelques secondes près je le ratais et aussi ma vie. Ou je l’aurais réussie autre part, j’aurais peut-être été un très bon saucier ou maquettiste dans une boite à Tours. Quelque chose que je n’ai jamais compris, qui, à la fois, me flatte et me fait dire que Cabu avait du flair, c’est que le dessin que je lui ai proposé ce jour-là, moi, je ne l’aurais jamais publié. Mais lui était du genre à encourager. Je n’ai pas eu beaucoup de courage dans ma vie. Mais deux fois ça été lié au dessin, cette fois-ci pour aller le pécho…sauf que le courage il n’en fallait pas beaucoup, n’importe qui pouvait l’alpaguer dans la rue, il était quand même très accessible. L’autre fois, c’est d’avoir refusé d’entrer dans une école d’art graphique à Tours. Quand j’ai vu les travaux de fin d’étude, j’ai paniqué, je me suis dit que c’était de la merde, ils faisaient de la pub… J’ai eu le courage de dire non et de partir dans des études “normales”. Un bon dessinateur de presse, c’est aussi quelqu’un qui a une bonne culture générale.

La meilleure école, pour toi, ça a été Charlie ?

Ha oui. J’étais dans une équipe où les gens étaient beaucoup des passeurs. Cabu n’était pas seulement un mentor, il ne cachait pas ses recettes dans son coin. Il m’a appris à construire une double page, un reportage, à dessiner le “où quand comment”. Quelque part, être dessinateur à Charlie ressemblait à un truc d’écoliers. On parle de gens qui ont des cartables, des cartons à dessin, qui sortent des trousses, gomment, collent. Il y a quelque chose de très étrange liée à une espèce d’enfance dont on ne veut pas complètement s’extraire. Mais ça ne veut pas dire que l’on ne peut pas raconter des choses adultes.

Le dessin de presse te manque-t-il ?

Non, ce n’est pas demain la veille que j’aurai l’envie de me relancer dans une aventure presse papier. Pour plein de raisons, d’abord parce que l’actualité ça n’est plus mon truc. Je n’ai pas raconté combien le dessin de presse bouffe. On a du mal à imaginer qu’est-ce que ça fait de travailler tout le temps sur des cons… parce que tu es obligé d’écouter leur discours ! Maintenant, je dessine les gens que j’aime, c’est peut-être là la clé de ce livre. Je suis un autre dessinateur mais celui que j’ai été reste en moi. Avant, chaque semaine dans Charlie Hebdo, il fallait que je progresse. Maintenant, j’essaye de progresser sans Charlie Hebdo, sans l’avis de mes pairs, plus difficile à gérer.

Quels sont les dessinateurs que tu suis actuellement ?

Je t’avouerai que je ne lis pas Charlie, peut-être moins par désintérêt pour le dessin de presse que parce que je vois les espaces manquants, on va dire. Peut-être que je lirai le bouquin de Lançon un jour. Et puis lire Charlie sans y être, ça coince toujours un peu dans la tête. Quand j’étais en vacances et que je regardais Charlie, je me disais : “j’aurais dû être là pour traiter de cette actu-là”. Sinon, je me nourris de romans qui sont des suites de monologues, La Chute de Camus, les Carnets du sous-sol de Dostoïevski. Et puis il y a les séries télé. Je suis jaloux, dans Big Mouth sur Netflix, le personnage se tape son oreiller qui lui dit qu’il est enceinte. J’aurais voulu trouver cette idée-là.

Luz, Indélébiles, éditions Futuropolis, 320 pages, 24 euros

“Ce qui t’appartient”, le Sofia interlope de Garth Greenwell

26 October 2018 admin2632 0

En bulgare, “Priyatel” est un mot troublant, chargé de mystère aux promesses de tendresse. Il peut désigner un ami, un amant, et même un client quand il est prononcé par un prostitué. Dans la bouche du jeune Mitko, son sens n’est jamais clair, participant au charme insaisissable de ce beau travailleur des bars du Sofia interlope.

Avec “Swan”, Néjib dépeint le Paris artiste du XIXe siècle

26 October 2018 admin2632 0

“L’histoire peut devenir trop pesante parfois.” Au milieu de l’album, Néjib met dans la bouche du peintre Edgar Degas cette phrase révélatrice. Déjà, avec Stupor Mundi, sorti il y a deux ans, le dessinateur créait sa propre chronologie : il racontait comment un savant arabe imaginaire avait inventé la photographie au XIIIe siècle auprès d’un vrai empereur romain, Frédéric II.

Egalement biographe fantasque de Bowie (Haddon Hall. Quand David inventa Bowie), Néjib aime jouer avec la réalité historique. Il inscrit ses récits dans les interstices et les failles du déjà connu, pour leur donner un trompeur et passionnant aspect de vérité. Avec le premier tome de sa première et ambitieuse série, Swan, il poursuit sur sa lancée, mêlant de manière limpide dans son intrigue événements réels et plausibles sans nous aider à démêler tout ça.