Rencontre avec Janet Groth, la réceptionniste du mythique “New Yorker”

20 February 2018 admin2632 0

Quand le tout premier numéro du “New Yorker” sort le 17 février 1925 (daté du 21), ses fondateurs, Harold Ross et sa femme Jane Grant, ont pris soin d’annoncer leur ligne éditoriale dès la première page : leur magazine “n’est pas publié pour la vieille dame de Dubuque dans l’Iowa”. Près d’un siècle plus tard, alors que cette vieille dame de Dubuque repose en paix depuis très longtemps, le numéro anniversaire sorti ces jours-ci prouve que le New Yorker est resté un symbole inégalable de sophistication, de culture et de curiosité.

Le numéro anniversaire daté du 12 février 2018.

Au programme : un texte-fleuve de l’une de ses plumes stars, David Grann*, sur un homme traversant l’Antarctique à pied sur la trace de ses explorateurs favoris ; un article sur le déclin de la violence par Adam Gopnik ; un autre sur le bicentenaire du Frankenstein de Mary Shelley ; un autre encore sur le sexe dans les campus, et une fiction de Rachel Kushner…

Presque pas de photos, mais des illustrations comiques iconiques

Le New Yorker reste aussi l’un des (très) rares magazines à publier des textes extrêmement longs (exemple fameux : l’article de John Hersey sur les survivants de Hiroshima avait rempli tout le magazine le 31 août 1946), de fiction, de narrative non-fiction (le De sang-froid de Truman Capote) ou de reportage (Grandes plaines de Ian Frazier ).

A la recherche de Takayoshi Kano, le découvreur nippon des bonobos

18 February 2018 admin2632 0

Guillaume Jan est un digne héritier des maîtres du travel writing, un de ces écrivains voyageurs, qui à la suite d’Ulysse ou de Nicolas Bouvier, arpentent la planète pour se retrouver eux-mêmes et nous éclairer sur le monde comme il va et vient. Il nous emmène une nouvelle fois au Congo (RDC), immense et fascinant pays, qu’il sillonne depuis des années et qui lui a déjà fourni la matière de deux ouvrages.

Dans Samouraïs dans la brousse, qu’il publie aux éditions Paulsen, il part sur les traces de nos plus proches cousins, les bonobos et surtout de celui qu’on peut considérer comme leur “découvreur”, Takayoshi Kano, primatologue japonais qui a révélé l’étonnante personnalité de ces singes, que jusqu’alors on ne distinguait pas des chimpanzés. Nouvelle ruse de l’histoire, c’est ce chercheur venu de l’autre bout du monde, d’un pays ultra policé qui a dévoilé les secrets de ces frères presque humains dans un pays dont l’exubérance et la vitalité des habitants n’a égales que celles de la nature.

Takayoshi Kano en 1973 au Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo (© collection personnelle de T. Kano)

Les hippies de la jungle

Takayoshi Kano dans les années 70 a affronté les forêts de ce qui était alors le Zaïre, ses tornades et ses fourmis, ses fonctionnaires corrompus et ses villageois perplexes devant ce Mundele (blanc) d’une drôle de couleur. Voyageant en voiture, à pied et en vélo, il a enfin rencontré à la courbe d’un fleuve, l’immense Congo, les populations des bonobos qu’il a patiemment et longuement étudiées.

C’est lui qui découvert les mœurs particulières de ces singes que certains appellent les hippies de la jungle pour leur sexualité débridée, le rôle primordial des femelles, leur peu de goût pour la violence, au contraire des chimpanzés qui peuvent se comporter comme des brutes sanguinaires. Il est ainsi devenu, à l’instar de Dian Fossey et ses gorilles et de Jane Goodall et ses chimpanzés, le grand spécialiste resté anonyme des bonobos.

Un anonymat dont il va commencer à sortir, souhaitons-le, grâce au récit de Guillaume Jan. L’écrivain est un “traîne-savane”, comme l’indique le titre de son précédent livre où il racontait son mariage avec une Kinoise (habitante de Kinshasa), mariage qu’ils avaient choisi de célébrer chez les Pygmées, au terme d’un picaresque périple. L’écriture de ce passionné de l’Afrique et du Congo en particulier n’a pas grand-chose à voir avec la vision tropicalo-cauchemardesque d’un Conrad ou d’un Céline. Lui affronte ce “cœur des ténèbres” avec l’élégance d’un dandy de la canopée, narrant avec humour son expédition à l’arrière d’une moto qu’il partage avec un crocodile, et ses rencontres avec les Congolais et leur incroyable résilience face à la tragédie de leur pays ravagé par les guerres et l’incurie de ses dirigeants.

Le sanctuaire des derniers bonobos

Après une épuisante odyssée, il parviendra à la station d’observation créée par Kano, où quelques primatologues nippons et congolais poursuivent inlassablement le travail de leur maître, défendant tant bien que mal le sanctuaire des derniers bonobos, tentant de les protéger de braconniers affamés et d’en découvrir toujours plus sur cette espèce à la fois si loin et si proche.

Au terme de son périple, à l’autre bout du monde, Guillaume Jan rencontrera même Takayoshi Kano au Japon. Le vieux chercheur, fuyant les honneurs et la foule et qui a toujours aimé la solitude, a quand même accepté la rencontre, impressionné que le jeune écrivain soit allé au fin fond de la forêt pour retrouver sa trace. Il évoquera devant lui le paradis qu’ont été ces moments partagés avec ces animaux presque humains qui n’en finissent pas de nous tendre un fascinant miroir.


Samouraïs dans la brousse, de Guillaume Jan (éditions Paulsen), 216 pages

Comment la Corée du Nord est devenue une menace pour l’humanité ?

18 February 2018 admin2632 0

Isolée, intrigante, effrayante, la Corée du Nord nourrit toutes sortes de fantasmes : on y soupçonne un peuple de cerveaux lavés, endoctrinés, affamés et réduits au silence par un dirigeant fou, sanguinaire et avide de puissance. Le nord de la péninsule est perpétuellement montré du doigt et stigmatisé, si bien que le monde n’a pas vu surgir son nouveau visage. Comment est-elle devenue cette superpuissance nucléaire, à l’insu du reste de la planète ? Une telle menace pour l’humanité ?

Dorian Malovic et Juliette Morillot, respectivement journaliste et historienne, spécialistes de la Chine et de la Corée, décryptent cette montée en puissance dans un livre paru ce mois-ci. Le Monde selon Kim Jong-un (éd. (Robert Laffont) est le résultat de plus de vingt ans d’enquête et d’incessants voyages dans ce pays fascinant. Contrairement à des journalistes lambda, chaperonnés et soumis aux discours policés réservés aux étrangers, le duo maîtrise la langue coréenne et a su créer un lien différent avec le pays.

Difficile de comprendre la réalité de la Corée du Nord

Nous avons une autonomie, raconte Juliette Morillot, pour poser des questions par exemple. Cette atmosphère de décontraction, on ne l’a pas quand on ne parle pas coréen. C’est un sacré sésame ! Avec le chauffeur, le voisin d’avion : je bavarde tout le temps et ça change la façon dont on voit le pays…” Leur recueil explore les recoins de cette dictature du bout du globe et démêle le vrai du faux parmi ce que les médias relaient, pour tenter de comprendre la vision du monde de l’énigmatique Kim Jong-un.

“Le statu quo arrange bien tout le monde, personne n’a vraiment intérêt à une réunification de la péninsule”

Des Coréens en larmes, agglutinés dans la rue pour crier leur désespoir à la mort de leur ex-dirigeant Kim Jong-il, père de Kim Jong-un. Si ces images ont fait le tour du monde, rares sont ceux qui n’ont pas écarquillé les yeux devant cette dévotion extrême que manifeste la population à son chef d’Etat. Ce nationalisme fier et théâtral constitue en effet l’un des aspects les plus insaisissables de la solidité du pays. Si la Corée du Nord est un régime indéniablement dictatorial et opaque, “par principe, on croit que tout ce qui en vient n’est que bluff et mise en scène“. Mais là est bien la difficulté, comme l’expliquent Juliette Morillot et Dorian Malovic au fil des pages : il nous est difficile de comprendre la réalité de la Corée du Nord. Et nos dirigeants n’en ont pas l’envie. En France, l’idée même d’un dialogue avec Pyongyang a depuis longtemps été abandonnée.

Sanctions financières, embargo sur l’approvisionnement en pétrole, isolement commercial… La communauté internationale se contente d’exercer sur elles des pressions en tous genres sans jamais passer par la case négociation. Et pour cause : “On met la tête dans le sable depuis des années. Le statu quo arrange bien tout le monde, personne n’a vraiment intérêt à une réunification de la péninsule. On se retrouverait avec un bloc nucléarisé ayant un sentiment anti-nippon très puissant. Une Corée unifiée, c’est aussi une Corée sous influence américaine et ça, la Chine n’en veut pas. Aujourd’hui, un soldat américain sur trois est en Extrême-Orient. Si il n’y a plus de Corée du Nord diabolisée, ils doivent s’en aller ! Et les États-Unis préféreraient bien sûr maintenir une présence militaire là bas”, explique Juliette Morillot.

Propagande coréenne et storytelling américain

Pour comprendre le mode de fonctionnement des Coréens, il faut aussi connaître leur histoire. “Ils ont ce sentiment d’en avoir été dépossédés. Jamais ils n’ont décidé de rien”, intervient l’historienne. Juliette Morillot et Dorian Malovic reviennent sur des épisodes décisifs, comme dans le cadre de la guerre de Corée les massacres de Sinchon en 1950, durant lesquels plus de 35 000 civils coréens ont été assassiné. Si la responsabilité de ces violences inouïes pose problème (le rôle exact des troupes américaines est sujet à controverse), un musée des atrocités de guerre américaines a en tout cas été érigé sur les lieux du drame. Le massacre de Sinchon ne possède pas de page Wikipédia française, c’est un pan de l’histoire que l’on a naïvement occulté de notre mémoire, pourtant racine d’un sentiment de haine obsessionnelle.

Les Coréens du Nord n’ont eu que plus envie de se ranger fidèlement derrière leur gouvernement. Le peuple voue un culte véritable et sincère à son dirigeant, qu’ils considère comme un père. Mais bien sûr, le régime y travaille: l’accès à internet, pour les rares qui l’ont, tourne en boucle fermée, les enfants sont conditionnés dès la plus tendre enfance, et subissent une propagande quotidienne. Entre dessins animés où l’Américain apparaît sous la forme d’un méchant loup, chansons, service militaire interminable et autres affiches ultra colorées, les capacités de discernement sont amoindries.

Mais Juliette Morillot explique: “Il y a la propagande coréenne évidemment, et de notre côté, le storytelling américain. On a voulu croire que la Corée du Nord était exsangue, on a voulu y calquer le modèle stalinien à tout prix. C’est contre-productif. Tout le monde reprend ces histoires sans distance, il manque une analyse sociétale et culturelle. Je dis qu’ils sont rationnels, je ne dis pas qu’ils ne sont pas dangereux. Il ne s’agit évidemment pas d’excuser ni d’accepter mais d’analyser.”

Un réseau commercial tentaculaire

Au-delà des œillères que pose Kim Jong-un à son peuple, c’est grâce à cette hypocrisie politique généralisée que la Corée du Nord a pris une longueur d’avance et est devenu “l’ennemi numéro 1 des Etats-Unis“. Elle s’est appuyée sur cette hantise de l’impérialisme américain, partagée par de nombreux autres pays, pour nouer des alliances et contourner les sanctions. Malgré les avertissements de l’ONU, elle continue de commercer discrètement avec une dizaine de nations africaines, mais aussi au Maghreb, au Pakistan, en Birmanie, en Chine ou en Pologne. Le monde selon Kim Jong-un décrypte ainsi un réseau commercial tentaculaire, licite ou illicite. Armements, drogue, envoi de main-d’œuvre et d’ingénieurs : la multitude et la diversité de ses activités sont “le meilleur garant de leur impunité“. L’argent coule à flots, finance les extravagances de Kim Jong-un (il vient d’inaugurer une station de ski de luxe), mais aussi sa politique d’armement nucléaire.

Le Monde selon Kim Jong-un l’atteste : les tentatives d’étranglement de la communauté internationale à l’égard de Pyongyang sont un échec. La Corée du Nord est désormais une puissance nucléaire, mais aussi une cyber-armée redoutable. S’époumoner à le nier, aux dires de Juliette Morillot, serait une erreur. “On entend à la télévision des experts qui continuent d’éviter la question, en disant que tel missile ne peut pas atteindre tel endroit, qu’il ne maîtrise pas encore tel outil. Mais ce n’est plus ça le problème, la menace est là. Tous ceux qui s’étonnent aujourd’hui de la rapidité avec laquelle le pays a pu maîtriser la technologie nucléaire n’ont tout simplement pas regardé où il fallait…

Le Monde selon Kim Jong-un, de Dorian Malovic et Juliette Morillot, (éditions Robert Laffont), 266 pages, 18,50 €